PRÉFACE
Depuis plus d'un siècle, l'unité de législation
a été établie en France. Cependant ça et là
des institutions particulières ont subsisté. En même temps
qu'elles évoquent le pittoresque de quelque province avec ses traditions,
ses modes de culture, ses industries séculaires, elles appellent Inattention
du juriste, car il n'est de question locale dont la bonne solution ne contribue
à la prospérité générale. Il faut régler
les problèmes anciens ou récents qu'elles soulèvent en
gravant d'un trait sûr des usages parfois un peu estompés, en interprétant
d'après les nécessités pratiques les clauses habituelles.
Parfois, et c'est le cas ici, il faut déterminer d'abord la nature de
l'appellation de l'objet vendu, préciser qu'il ne s'agit pas d'une simple
dénomination générique rappelant une lointaine origine,
simple étymologie en quelque sorte, mais d'une désignation devant
garantir la provenance d'un produit, les qualités qu'il peut tenir du
sol, du climat, d'une main d'œuvre mieux exercée, de toute une technique
se développant par un mutuel enseignement et par l'émulation.
Il faut ensuite faire le tour des conditions exigées pour que l'appellation
régionale soit loyale et fixer la frontière de chacune d'elles.
L'exacte solution de ces questions contribue à assurer à certaines
régions un monopole véritable, mais dans des conditions où
il est parfaitement légitime. La défense des intérêts
spéciaux aux habitants d'un territoire déterminé s'harmonise
de la façon la plus heureuse avec l'intérêt général,
même pris de la façon la plus large pour y comprendre l'avantage
de ceux qui sont au-delà de nos frontières. En se protégeant
contre l'usurpation d'une dénomination, l'industrie régionale
cherche à défendre un des principes qui font honneur au commerce
français : celui de la loyauté du produit fabriqué. Il
importe que le consommateur, qu'il s'agisse d'un objet quelconque, soit exactement
renseigné sur ce qu'il achète, sur les qualités qu'il peut
en attendre, par suite sur le prix que l'on peut raisonnablement lui demander.
Un nom d'origine est une sorte de pavillon. Il ne doit couvrir que les marchandises
ayant droit à sa protection.
Que ce soit par ignorance, par indifférence ou par économie, tel
consommateur peut se contenter d'un produit quelconque, c'est son droit. Personne
n'est obligé de n'acheter que des produits de choix. De même un
spectateur est libre de préférer les drames de l'Ambigu aux comédies
de M. de Fiers. Mais celui qui par goût, voire même par snobisme,
se pique de prendre en chaque chose ou en telle chose ce qui se fait de mieux,
ne doit pas être déçu par des ressemblances. Dans nos civilisations
qui tiennent à être raffinées, le premier souci ne doit-il
pas être celui de l'ordre, par suite celui de faire discerner les produits
qui, par leur fini, leur perfection dûs à des causes complexes,
se séparent des produits courants, sans parler des mauvais ?
Ce terrain de la loyauté du commerce, où les intérêts
du producteur et du consommateur sont identiques, semblerait des plus faciles
à défendre, si autour des produits incontestablement bien qualifiés,
il n'y avait comme un halo brumeux formé par d'autres dont la dénomination
est délicate à trouver, si autour des étiquettes précises
et franches, il n'y avait une zone neutre de désignations vagues et trompeuses.
Ici commence pour le juge l'embarras et l'hésitation.
De ces problèmes très nombreux des appellations traditionnelles,
M. Hodez a examiné celui qui, en dehors des manifestations violentes
qu'il a suscitées, a donné lieu au plus grand nombre de textes
et de décisions judiciaires. Son livre, en même temps qu'il est
une sorte d'épisode d'histoire contemporaine, témoigne au point
de vue juridique du soin avec lequel il a utilisé les nombreux documents
que ses fonctions mettaient à sa disposition. Les lecteurs apprécieront
combien il a su en présenter la masse abondante de façon méthodique
et claire. Il n'y a pas de juriste ayant besoin de s'initier aux multiples problèmes,
aux nombreux précédents auxquels a donné lieu l'appellation
Champagne qui n'ait intérêt à consulter cette étude
très complète.
R. DEMOGUE
Professeur à la Faculté de Droit
de l'Université de Paris
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